Nous n'étions qu'en septembre, période des longues files d'attente devant les secrétariats pédagogiques. Jawed était deux places devant moi. Ses yeux se cachaient derrière des lunettes noires qui épousaient parfaitement la forme de son visage bronzé. Il avait la chevelure de Johnny Depp dans Sleepy Hollow. On voyait bien que la moindre mèche rebelle avait fait l'objet de longues études devant le miroir. Ah! je peux pas dire qu'il me plaisait pas! Il était tout à fait mon genre, grave de chez grave mon genre. Mais je sais d'expérience que tous les mecs qui sont de mon genre sont de parfaits connards et vice versa, tous ceux que je trouve intelligents et intéréssants ne sont pas très beaux. Pourtant, beauté et intelligence ne sont pas antonymes comme dirait Vivamed, y'a qu'à me voir. Je suis tentée de rajouter, non je rigole, mais comme je ne rigole pas, je ne l'ajoute pas.
Il m'avait remarquée et remarqué que je l'avais remarqué alors il fallait qu'il se décide vite parce que moi, m'qachra d'accord, mais pas au point de faire le premier pas. « T'es charmante hein mademoiselle hein! » qu'il me sort. Les hein sont volontaires. Le mec se forçait à prendre l'accent le plus parisien possible. Je dis : « T'habb tahdar bal arbiya, ahdar! ». Il était surpris : « Je t'ai hein! pris pour une gauloise hein ». Je réponds « Je le suis à moitié. La moitié de droite, celle où il n'y a pas le coeur! » (la dernière phrase, je l'ai rajoutée maintenant pour faire style mais je l'ai pas dite ce jour là quoique c'est une formule que j'aime bien pour faire l'intéressante mais qui est vraie quand même). Il m'apprend qu'il est originaire d'Oran. Après, j'ai nettement préféré ses « wah » et ses « hambouk » bien plus que ses « hein » débiles. C'est comme ça que notre histoire avait commencé en septembre...
Le mois dernier par une soirée torrentiellement pluvieuse, il était venu me supplier de la laisser passer la nuit chez moi. Après réflexion, je lui avais répondu que pour des raisons purement humanitaires, je ne pouvais pas le laisser dehors mais n'ayant pas de baignoire ni grande cuisine où le caser, je ne savais pas où il allait dormir dans mon petit studio. J'avais fini par lui assigner deux mètres carrés sur la moquette assez épaisse et une couverture plus un petit déjeuner le matin et un « touche pas à mes muffins! il m'en reste que deux! tu as droit à un café et deux tartines beurrés, c'est tout! » et je lui avais dit de ne plus revenir, jamais!